Michel Lefeuvre, 1928-2020
Article mis en ligne le 14 janvier 2021
dernière modification le 15 janvier 2021

par A.B.

Michel lors de notre rencontre en 2009

Voici le courriel envoyé par Nicole :

Pour quelques un-e-s qui ont connu Michel mon époux.

Il est mort ce dimanche [13/12/20] tout à fait conscient de sa fin :
« Enfin, je vais vers la fin », sont ces derniers mots.
 
Entrer tout vivant dans la mort, les yeux ouverts, était sa philosophie sur le plan de notre finitude.
 
Ainsi, il a voulu se lever, son but était de partir pour qu’ on le laisse tranquille dans ses derniers instants. Il mûrissait ça depuis longtemps, mais il était alors trop faible pour franchir [plus que] quelques mètres. J’avais ponctué son parcours de chaises pour qu’ il se repose jusqu’à ce qu’il meure d’un coup sur la dernière chaise du parcours...
 
Bonne nouvelle pour lui et je m’ en réjouis aussi.
La séparation était fin prête. Maintenant elle est à vivre.

Il sera enterré samedi 19 à 10h30 à St Martin-du-Larzac.

Hommages à Michel Lefeuvre

Il n’est pas facile d’évoquer Michel, tant sa discrétion était grande. Pour ce faire il fallait le bien connaître ; je n’ai pas cette prétention ; pourtant, nos vies se sont rencontrées il y a bien longtemps. C’était vers la fin de l’année 1960.

Sur les conseils d’un vieil anarchiste, Louis Lecoin, je suis allé à Vanves, près de Paris pour présenter à un groupe d’indignés par la guerre d’Algérie ma résolution de refus d’y participer. J’ai frappé à la porte d’un petit pavillon ; la porte s’est ouverte, et un homme droit, très mince et souriant m’a invité à entrer dans sa maison, qui était alors le secrétariat de l’Action civique non-violente.

Michel a écouté attentivement et respectueusement les motivations de ma révolte, puis il m’a proposé de rejoindre la petite armée des volontaires, mobilisés par une stratégie non-violente contre les assignations à résidence, dans des lieux d’enfermement, notamment ici, au camp du Larzac.

Mon destin s’est construit ce jour-là, dans cette rencontre, à partir des conseils bienveillants de Michel, qui assurait l’accueil et les conseils aux jeunes objecteurs de conscience refusant la guerre d’Algérie.

Mais qu’on ne s’y trompe pas, derrière l’homme frêle, chétif et pâle mais attentif, bienveillant et souriant se dissimulait un athlète à la force peu commune, faite de convictions, de maîtrise de soi et d’une inébranlable résistance. C’était un homme de fer, forgé par la raison, la méditation mais aussi des graves problèmes de santé dans sa prime jeunesse.
Michel avait été initié très tôt à l’art de convertir les aléas de l’existence en éléments positifs. C’était sa pratique, de la non-violence prêchée par son apôtre le mahatma Gandhi.

Notice biographique dans notre livre,
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Plus tard, les exigences des actions non-violentes le conduisirent plus d’une fois en prison. Quand certains se morfondaient dans leur cellule, lui chantait, dansait, non pour conjurer un mauvais sort, mais pour tirer profit de l’épreuve en la transfigurant. Alors, les effets de l’injuste punition n’avaient plus de prise sur lui, sinon d’affermir un peu plus ses convictions.

Sa quête de vérité a comblé son existence, non seulement par la pratique d’activités manuelles et artistiques, par la conjugaison sentimentale de son couple, la création de sa belle et grande famille, et son engagement, avec Nicole, dans la construction d’un avenir plus juste, auprès des compagnons de la communauté de l’Arche.

Michel a vécu comme ’il nous a quitté : dans une sérénité totale, entretenue par une discipline indomptable. C’est la leçon de vie qu’il nous confie, discrètement, simplement, de ses quatre vingt douze années de recherche et d’exercice.

Robert Siméon, 15 déc. 2020 

Notre ami Michel Lefeuvre est mort le 13 décembre dernier et Nicole, son épouse, a témoigné sur ses derniers moments de la force et la sérénité avec lesquelles il s’est éteint.

Je me permets d’ajouter à son témoignage que Michel a été un pilier essentiel de l’Action civique non-violente (ACNV). L’ACNV a été une association qui a soutenu pendant la guerre d’Algérie les jeunes gens qui refusaient de partir faire cette guerre et en assumaient toutes les conséquences (dont les emprisonnements successifs et la privation, ensuite, de leurs droits civiques), soutien exceptionnel tant par sa créativité que par le fait qu’il était presque unique, partis politiques, syndicats, églises s’y refusant et laissant ces jeunes réfractaires dans une grande solitude.

Pour cette action Michel a abandonné son métier de graphiste (voir le logo en bas de page), accueillant dans sa maison non seulement le secrétariat de l’ACNV mais aussi de nombreux réfractaires à la guerre d’Algérie en difficulté. Il y éditait le journal de l’ACNV. Il a participé aux chantiers et opérations d’enchaînement de plusieurs réfractaires et a séjourné en prison en qualité de solidaire (puisqu’il était trop âgé pour être « appelé »).

Il s’est ensuite engagé au sein de l’Arche (Lanza del Vasto), toujours non-violent, comme l’a écrit Robert Siméon, pour les anciens réfractaires : « C’était plus qu’un ami, c’était notre frère, de convictions, d’engagements.... »

Geneviève Coudrais

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