Il y eut un matin

lundi 18 juin 2007
par  PS
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Sainte-Maxime, Var
. C’est là que tout s’est précipité.
Après avoir résilié mon sursis « pour prendre position contre la guerre d’Algérie et refuser le service armé », je suis venu sur la côte, faire provision de liberté et de soleil.
J’entre dans une chapelle de front de mer. La pénombre de l’édifice, le présentoir du fond avec quelques revues, un titre dans « Panorama chrétien » de décembre 59 : « Les objecteurs de conscience, lâches ou martyrs ? ».
Je lis, sur plusieurs pages, les déclarations de diverses personnalités françaises. Et je découvre ainsi qu’il existe des gars de mon âge qui refusent le service militaire. Je ne suis pas seul. Mon idée n’est certainement pas aussi farfelue ni isolée que je la croyais. Pour la première fois je rencontre l’expression « objection de conscience ». Je ne la connaissais absolument pas mais m’y reconnais de suite. Je suis objecteur. C’est bien là ma propre position.
La plupart des intervenants ne sont pas tendres envers cette attitude. Un prélat surtout, Mgr Jean Rodhain, marqué par le long calvaire de sa Lorraine natale et très engagé dans la présence sacerdotale auprès des déportés et requis du S.T.O, corps et âme donné à l’œuvre caritative du Secours Catholique qu’il créa en 1946, Aumônier général des prisons :il qui pense que la charité la mieux adaptée à l’égard des objecteurs… c’est l’incarcération :
« … Vous voulez profiter de la terre française : alors sachez vous battre pour elle. Ou bien vous ne voulez pas vous battre alors allez habiter un autre pays. Ce qu’il faut faire ? Nous sommes en France, appliquons la loi française…
La floraison des objecteurs grandit par la complaisance de ceux qui n’ont pas le courage de parler net. L’objecteur au service militaire ira en prison ? Qu’il y aille ! Voilà la mesure que je préconise exactement. »
Un pasteur d’envergure, Marc Boegner, Président de la Fédération Protestante de France depuis 1929, particulièrement attaché à la théologie paulinienne d’obéissance à l’État mais protestataire acharné contre la déportation des Juifs, défenseur de la liberté de conscience chèrement acquise à la Réforme… dénie quant à lui tout crédit biblique à la position des objecteurs :
« L’objection de conscience ne me paraît pas confirmée par l’enseignement de la Parole de Dieu. Je ne la reconnais pas valablement fondée sur la révélation donnée dans l’Écriture Sainte ».

Je suis confondu et comblé dans ma quête. Non pas que j’y trouve encouragement à objecter, ce serait plutôt le contraire. Mais, si le sujet est ainsi disputé, c’est qu’il a de l’intérêt…
Je ne peux que m’agenouiller et rendre grâce d’un tel signe venu à point nommé.

Je vois également un article sur la non-violence où ma réflexion s’enrichit et, rentré chez moi, je me précipiterai chez les libraires pour découvrir que leurs rayons sont pratiquement dépourvus de traité en la matière.
J’aurais alors recours à la Bible afin de nourrir ma pensée, à commencer par les récits cruels du Premier Testament, qui me motiveront pour chercher la Face du Dieu de Paix.

Quelques temps après, Christiane et moi allons à Lourdes pour prier puis décider… Nous passons la nuit à la grotte et au matin disons « oui » ensemble à l’éventualité de la séparation et de la prison. Bien sûr que ce oui n’est point à l’emprisonnement lui-même, puisque nous ignorons tout d’une détention. Ni celui désinvolte à se quitter pour cinq années. Mais l’accord profond avec soi-même, dans un idéal commun de foi.
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J’ai dit à Christiane : « Nous ne pourrons pas faire de gosse si je dois aller tuer ceux des autres ! ». Cette parole l’a conquise et tout s’est mis en place dans son esprit et dans son cœur. Cependant il en coûte de voir le fiancé s’exposer…
Notre amour est né à nos 10 ans. Dès la première seconde où je l’ai aperçue j’ai prié au fond de mon être : « Seigneur, garde-la moi pour épouse ! ».
Aussi, à l’âge généreux de l’adolescence, attentif à l’appel au sacerdoce, j’hésite…
Le tiraillement me tient encore longtemps, où je me demande si vraiment je ne me refuse pas à Dieu.
A présent j’ai probablement la réponse : par mon engagement dans l’objection de conscience, je pense servir l’amour évangélique tout en gardant l’amour de ma fiancée.
Lourdes :c’est aussi le Pèlerinage Militaire. Le 15 juin 58, premier rassemblement international en l’année du centenaire des apparitions, je suis venu me recueillir au milieu des soldats, avec le souci de comprendre…
A la messe sur le parvis du Rosaire, l’Archevêque de Paris, Mgr Feltin, Cardinal-Vicaire aux Armées, a lu le message du Pape Pie XII : « Chers fils, aimez vos patries respectives et servez-les, comme c’est votre devoir et le mouvement spontané de vos cœurs… »
Aimer et servir comment ? Dans la collusion entre l’Évangile et la violence institutionnalisée ? Peut-on concilier la recherche de la Paix et la mort que l’on est prêt à donner ? Que vaut cet amour de toutes les nations, lorsque, rentrés chez soi, l’attachement à sa patrie peut mener à la tuerie fratricide ?
Je vois bien les intentions positives des organisateurs, notamment du Père Besonbes, fondateur du pèlerinage dès 1945, mais cette obéissance inconditionnelle des soldats à leurs chefs me déchire…
Non, je ne pourrais jamais m’y résoudre. Quelle souffrance en moi, qui aime ces frères militaires et l’Église…
Christiane, toi étudiante dans la ville rose, moi claustré dans cette cellule de Fresnes : de quel droit ce gâchis de jeunesse ? Je désire de tout mon être la présence aimée. Seul le pas silencieux du gardien ponctue les heures de la ronde en une nuit interminable.
J’examine, me réjouis soudain puis rejette, ne sais plus très bien… le bien et le mal, l’erreur et la vérité. Là-bas, sur le sol algérien, au même moment, des camarades crapahutent, exposés à tous les dangers. N’est-il pas inconvenant que je me plaigne ? Je gamberge et m’introspecte jusqu’à la pointe de l’aube, me culpabilisant et craignant qu’au bout du compte l’attitude courageuse et honorable ne soit du côté des militaires.
Et pourtant, ce que j’ai reçu jusqu’à ce jour, dans la prière paisible, peut-il être mauvais maintenant que l’ardeur flanche ?

* *

Lorsque je me rends à la base aérienne d’Essey-les-Nancy, où je suis attendu pour le quinze novembre, je quitte mon domicile par un chemin peu passager afin de ne rencontrer personne. Que pourrais-je répondre si on me demandait où je vais ? En prison ? J’ai le comportement du coupable qui sait qu’aucun alibi ne sera reçu. Il est donc préférable de se taire.

Le silence, voilà six mois qu’il dure dans la famille. Le jeune frère est pensionnaire : c’est mieux pour son moral. Mon père ne parle presque plus depuis que j’ai annoncé mon intention d’être objecteur, sauf pour m’apostropher : « Tu n’es qu’un gamin ! ». Ma mère prend tous ses repas tête baissée. Elle m’a tricoté un pull bleu, afin que je n’ai pas froid dans l’Est. Je lui ai dit, en la blessant involontairement : « Il me tiendra chaud en cellule ».
Toutes ces dernières années, mes parents auront débattu sans cesse du conflit algérien.
« Les colons ne savent que faire suer le burnous. L’armée y ajoute maintenant la torture ! » s’indigne régulièrement le père.
La lecture de journaux progressistes, dont « Témoignage Chrétien », alimente quotidiennement la discussion.
« Tu l’intoxiques avec ces idées », déplore la mère à l’adresse de l’époux. « Il faut faire reculer cette ignominie », rétorque ce dernier.

C’est lorsque j’ai indiqué que je me sentais personnellement concerné, qu’une chape de plomb est tombée sur la vie familiale. Il en est allé comme des vocations religieuses : nous prions que Dieu appelle, mais nous mettons rarement dans ce souhait notre progéniture. Sur le sacerdoce, précisément, c’est la position avouée de maman. Papa est moins entier et verrait bien, me semble-t-il, l’un de ces enfants dans les ordres… Aussi m’a-t-il suggéré : « Puisque tu penses de la sorte, entre au grand séminaire… ». J’ai bredouillé : « Mais justement, les prêtres ne refusent pas l’armée… ».J’ai ajouté, à voix encore plus faible : « Et puis, j’aime Christiane ».
La fiancée a pour sa part un grand père et des oncles qui ont fait carrière dans l’armée et la police. Son père dit au futur gendre : « Chez nous, tout le monde a accompli son devoir : je ne vois pas pourquoi tu t’en dispenserais ! ».

Quand je monte dans le bus, le frangin arrive et porte un mot du papa : « Fais la part des choses, la maison te reste ouverte, ta mère t’embrasse ».

Sur la route de la caserne je m’arrête au Bureau de Recrutement car je m’étonne que l’autorité militaire n’ait pas répondu à la lettre où je me déclare objecteur. L’entretien avec le Commandant va durer deux heures.
« Moi qui ai un fils et pourrais être votre père, je vous dis que… ». Combien de fois dans la vie l’on entend ce préambule ! Que de pères on se découvre. Et qui ne veulent que notre bien. C’est sûrement vrai.

Le Commandant m’explique qu’il ne peut rien avancer sur mon cas, qu’un bureau de recrutement est seulement un organe d’exécution et non de décision, que le dossier a été transmis à Essey et qu’il faut que je voie sur place… Mais si je change d’idée, ça arrangerait tout le monde.
Voyons, me dit-il, votre entêtement n’est pas sérieux ! Vos parents m’ont téléphoné que vous étiez un garçon fragile, idéaliste. Ils craignent beaucoup pour vous, vous savez. Si vous revenez sur votre attitude, je fais immédiatement le nécessaire pour que vous n’ayez aucun ennui. On passe l’éponge. Je fais annuler votre courrier. Personne ne saura rien. Il vous faut être un soldat exemplaire. Vous servirez utilement dans le rang. On a besoin de gars comme vous. Alors ?
L’invitation me plait. Etre utile pour autrui, servir, c’est un mot de passe qui a la faculté d’ouvrir mon cœur. Mais je réponds : Je ne veux pas risquer de tuer…

- Ou d’y passer !
Cette réplique, je devrais la subir souvent, je le pressens. Elle me taraude, comme une évidence. Qui aime la mort ? Qui peut nier la force positive de l’instinct de conservation ?
Je précise ma position : Mon Commandant, j’accepte le combat, mais par d’autres moyens…

- Je comprends que vous préférez ne pas aller au casse-pipe !

- Ce n’est pas simple. La conscience, confrontée au meurtre…

- C’est ça la guerre ! Et votre honneur ? Dans la poche ! Et votre avenir, votre carrière : brisé ! Vous y pensez ?

- C’est ça aussi le choix…

- Vous délirez. Vous voulez jouer les martyrs.

- Non, je ne veux pas que les autres soient martyrisés.

- Vous les laissez assassiner en ne les défendant pas !

- C’est exact, en apparence. Mais un mal peut-il en justifier un autre ?

- Oh ! la fin et les moyens, refrain connu.

- Oui, l’arbre est dans la graine…

- C’est du Gandhi ça ?

- Probablement.

- Vous vous dites non-violent, quoi.

- Je ne sais pas trop ce qu’est la non-violence. Je me sens plutôt violent. C’est ce qui apparente le plus l’homme ordinaire que je suis au Mahatma.

- Pardon ?

- Oui, il n’était pas commode à vivre, dit-on, notamment avec sa femme…

- Vous ne vous prenez pas pour n’importe qui !

- J’ai parlé de mes faiblesses…

- Un violent… non violent ?

- On ne lutte que contre ce qu’on connaît bien en soi et qui nous dérange.

- Du baratin de psy. Faites votre service militaire comme tout le monde. Vous verrez que vos scrupules passeront lorsque le copain se sera fait châtrer à côté de vous : vous aurez alors moins de raisonnement.

- C’est sûr. Aussi je ne veux pas me mettre dans cette situation d’être emporté par la haine et la vengeance.

- Toujours au-dessus de la mêlée. Moi les mains propres, aux autres la boue.

- Si on me dit de torturer en Algérie ?

- Mais on ne torture pas ! C’est de la propagande communiste !

- Si, on torture, tout le monde le sait…

- Sauf moi. Allez, rejoignez votre corps d’affectation et envoyez-moi des nouvelles. Vous me plaisez. Vous serez un bon soldat, sur qui les chefs pourront compter.
Sergent, reconduisez ce jeune homme à la grille. Bonne chance.

Je recevrai de mes parents, quelques jours plus tard, copie de l’essentiel d’une lettre que l’aumônier du Bureau de Recrutement leur a envoyé : Votre fils a vu le Commandant, mais celui-ci ne peut se permettre aucune initiative. Vous pourrez lui représenter qu’en désobéissant il ferait le jeu des marxistes qui eux, par tactique ne sont plus actuellement objecteurs, mais savent habilement se servir des autres pour arriver à leurs fins.
Certainement que sera proposé à Jean une affectation dans l’infirmerie parachutée. Quasi-généralement, devant la peur du saut, beaucoup préfèrent rentrer dans le rang, etc…

Certes, me dis-je, le saut dans le vide peut demander un courage qui n’est pas à la portée de tous. Mais vouloir régler le problème de l’objection en mettant en balance le poids d’un drame intérieur et cet engagement viril, c’est faire bien peu cas de la conscience.

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